Nougayork et le Manhattan Plaza

Dès l’aérogare, j’ai senti le choc, chante en 1987.  Ce premier aveu dans Nougayork claque dans l’air. Homme du Vieux-Continent, le voici sur une planète fascinante et inaccessible, le voici prêt à subir une expérience qui fera de lui un autre. L’effet qu’exerce New-York sur le citoyen européen est immédiat, prégnant, irrépressible. On ne peut pas se contenter de poser timidement un orteil à New-York, on y est de tout son corps. On n’est pas à New-York, mais New-York est en soi, on ressent des courants étranges qui traversent notre corps pour agiter chacune de nos cellules. Attraction, gravitation, interaction, magnétisme, on se rend à l’évidence : New-York n’est pas une ville. New-York est une force.
Mais laissons un instant Nougaro s’égarer dans les couloirs du pour revenir un instant en Europe et évoquer ceux qui ont d’abord fantasmé ou fait fantasmer New-York sans forcément s’y être rendus. New-York USA de Serge Gainsbourg en 1964, malgré son refrain « j’ai vu », entre dans cette catégorie : Gainsbourg ne s’y était pas encore rendu. Il décrit une ville par les gratte-ciels, comme s’il contemplait des photographies vues d’avion, et racontait à ses compagnons de tribu restés sur place sa sensation devant ces images : c’est haut (la musique qui l’accompagne est un plagiat direct du percussionniste nigerian Babatunde Olatunji). Gainsbourg a tenté d’imaginer ce qu’était New-York mais ne s’y rendit que presque 20 ans plus tard pour y enregistrer deux de ses meilleurs albums.

En 1984, la France découvre le fantasme presque candide de rêvant de jouer, pour de vrai, à New-York (New-York avec toi), mélange de promesse amoureuse et de rêve de carrière. La ville y est inaccessible (c'est tellement grand que vite on oubliera / Que nulle part c'est chez moi, chez toi), organique et énergique (Voir si le cœur de la ville bat en toi), violente (Avoir la vie partagée, tailladée, Voir leurs cœurs se vider et saigner). Pas si candide finalement : Jean-Louis Aubert a écrit cette chanson à la suite d’une tournée à New-York, dans des clubs de rock mythiques comme le , a côtoyé les musiciens de Patti Smith, rencontré le producteur Bob Ezrin, a marché dans les pas des géants.

Entre les deux, en 1974, Yves Simon fantasmait lui aussi (J’ai rêvé New York), une ville qui le fascinait, et y plaquait des images de ses idoles (Jimi Hendrix, Lester Young), de lieux emblématiques (les filins d’acier du Manhattan Bridge, De l'asphalte, des morceaux de pneus, de la gomme et des souliers du Queenborough bridge). Il exprimait, avec justesse d’ailleurs, l’attraction de New-York, Une heure d'attente, et vous ne serez plus le même, un monde au delà du cosmopolite Salut, moi j'suis de la planète Mars!. La moins urgente Manhattan poursuit dans un registre plus folk, et plus naïf. Avait-il déjà visité la ville ?

Nougaro, avec Nougayork, est donc l’un des premiers chanteurs français à raconter New-York dans une expression brute, directe, franche. Les rimes sont violentes, les mots s’entrechoquent et tranchent avec la naïveté de ses prédécesseurs. La musique qui porte ses mots nous envoie ses cuivres en pleine face, nous donne une claque de  stratocaster cristalline (vous la reconnaissez ? Si, si, c’est la hitmaker de  !) et nous réchauffe à coups de basses puissantes. Cette chanson est une excellente entrée en matière dans un monde où les cultures et les ethnies se côtoient, et Nougaro a su remiser les marottes de la musique européenne pour appuyer son swing (là encore, dans ces cuivres puissants) et convoquer le jeu de guitare inimitable d’un monstre de la disco qui n’a plus rien à prouver à la pop. Bienvenue dans la New-York bouillonnante, parfois violente.

En 1986, Claude Nougaro compte 14 albums studio à son actif et de jolis succès comme Cécile, Tu verras, Le jazz et la java. Mais sa maison de disque, Barclays, déçue des ventes moyennes de ses albums — son dernier grand succès remonte à 1978 — le remercie. Nougaro, à 57 ans, décide de tourner la page : il vend son logement parisien et part pour New York dans une quasi-improvisation. Il avait écrit, avant de partir, la chanson Il faut tourner la page, qui évoque un lieu mystérieux qui était peut-être déjà New York…

Il faut tourner la page
Toucher l'autre rivage
Littoral inconnu

Nougaro retrouva à son arrivée à New York la veuve de Charlie Mingus, Sue. Elle l’hébergea dans son appartement au 43ème étage du Manhattan Plaza, à l’angle de la 9ème avenue et de la 43ème rue. L’immeuble de 46 étages ouvert en 1977 fut initialement destiné à héberger des appartements de luxe, mais ses promoteurs firent faillite. L’État prit alors en charge le bâtiment pour en faire des locations abordables — fait rare aux États-Unis — et, au début des années 1980, y établit un centre social pour la prise en charge des premières victimes de la maladie qui commence à frapper New York : le SIDA. La maladie touchant à l’époque avec plus de prévalence certains milieux culturels, de nombreux artistes s’installèrent dans le complexe immobilier et attirèrent à leur tour d’autres artistes dans ce quartier. C’est ainsi que, outre, donc Charlie Mingus, l’écrivain Tennessee Williams, le saxophoniste Dexter Gordon, les acteurs Michey Rourke ou Patrick Dempsey vécurent un moment au Manhattan Plazza. L’acteur Samuel L. Jackson y fut même agent de sécurité…

C’est dans la cuisine de cet appartement que Nougaro a écrit et composé une partie des textes de Nougayork.

Dans son périple New-Yorkais, Nougaro fit la rencontre Philippe Saisse, un jeune Marseillais féru de synthétiseurs, qui composa l’essentiel des musiques de l’album tandis que Nougaro écrivait en quelques jours les paroles de l’album sur la table de salle à manger de Sue et Charlie Mingus. Nougaro pose en hommage les paroles de la chanson Harlem sur une réorchestration d’un titre de Charles Mingus. Et nous prend par la main pour découvrir avec lui New-York comme un touriste qui serait hébergé chez un copain d’enfance exilé dans une ville mystérieuse.

L’album est un formidable succès pour Nougaro et relance complètement sa carrière.

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